Madame, Monsieur, chers amis,

Notre programmation, le 29 janvier prochain, d’une « Carte blanche à Richard Millet » ayant été mal comprise et ayant suscité – c’est le moins que l’on puisse dire – une très vive émotion, il nous paraît nécessaire d’en expliciter davantage les raisons, au regard de ce que sont et ont toujours été nos rencontres, depuis plus de quatorze ans qu’elles existent.

Notre activité (totalement bénévole, je le précise) consiste à réunir une fois par mois, dans un restaurant du centre de Paris, plusieurs auteurs – et leurs livres – pour un échange formalisé, parfois autour d’un thème de débat, parfois non. La programmation, très éclectique, n'est le fruit que des coups de cœur, du hasard des rencontres, des suggestions amicales ou de l'actualité éditoriale. D'une manière générale, tous les genres, tous les styles, tous les thèmes sont admis aux Mille-Feuilles, sans aucun a priori esthétique ou idéologique.
Les Mille-Feuilles n'ont pas vocation à promouvoir un auteur et/ou une opinion, ni à prendre position dans une polémique, mais à soutenir la lecture, le livre imprimé, la librairie indépendante et l'édition de qualité – ainsi que la primauté de l'échange sur l'invective.

Telle est et a toujours été l’unique raison d’être de ces rencontres, sans cesse réaffirmée (en ces mêmes termes), sur tous les supports de notre communication, depuis leur origine au restaurant « La Canaille », à l’automne 1998. Et nous n’y avons jamais dérogé.

Les Mille-Feuilles
Dans le cas de Richard Millet, c’est clairement son actualité éditoriale qui a prévalu : sept titres parus en un an, dont un seul – Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik – a fait scandale. Certes, nous connaissions ce scandale (même si nous en avions probablement sous-estimé l’ampleur et la radicalité), mais nous connaissions aussi Richard Millet, donc n’étions pas vraiment surpris. Et, dans la mesure où chacun, lui comme ses détracteurs, en appelait à la littérature, il ne nous a pas paru inintéressant, ni absurde, ni déplacé de demander à Richard Millet, dans le cadre de rencontres littéraires, de venir confronter sa conception de la littérature et son rapport à la langue à celles d’autres écrivains (ils seront quatre en tout ce soir-là) et aux interrogations d’un public de lecteurs (assez intelligents et adultes pour se faire leur opinion sans qu’il soit besoin de la leur dicter).

On a aussi prétendu que lui donner « carte blanche » était un acte politique, une façon de lui rendre hommage et d’afficher notre adhésion à ses thèses. Eh bien non ! Abstraction faite de l’absurdité d’une telle allégation, au regard de nos propres engagements citoyens (qui sont connus et n’ont jamais varié), la formule de la « carte blanche », dans l’histoire et dans l’esprit des Mille-Feuilles, n’a toujours consisté qu’à demander à un auteur de choisir lui-même ses co-invités : c’est l’option que nous lui avons proposée pour éviter tout risque de « dérapage » (comme nous nous sommes entendus sur le choix des livres qui seraient présentés : un roman, un récit, un essai littéraire – pas de « pamphlet »). Pourquoi, en tant que LECTEURS et animateurs de réunions de LECTEURS, boycotterions-nous une œuvre que personne, à notre connaissance, n’a appelé à boycotter, et que la Justice n’a pas interdite ?

Richard Millet a, quant à lui, choisi de convier à ses côtés trois auteurs de grande qualité, et qui, jusqu’à plus ample informé, ne se situent pas du tout dans les mêmes registres esthétique, thématique et idéologique que lui : Laurence Plazenet, Jean-Benoît Puech et Brina Svit. Ils ont tous les trois, immédiatement et en conscience, accepté notre invitation, et ce serait vraiment leur faire une singulière injure que de réduire leur présence à un rôle de « caution » ou de « faire valoir »… Nous parlerons de leurs livres, qui sont magnifiques, et nous nous en réjouissons d’avance – sincèrement !

Enfin : oui, nous éprouvons de la gratitude – et nous le revendiquons – pour TOUS les écrivains (plus de 350 à ce jour), quels qu’ils soient, quelle que soit leur forme d’écriture, quelles que soient leurs opinions, quelle que soit leur notoriété, qui ont accepté de participer à nos rencontres, notamment ceux qui, comme Richard Millet et vingt-six autres (et non des moindres !), l’ont fait dès notre première année à « La Canaille ».

Voilà. Espérant, au terme de cette longue « mise au point », que notre intention sera mieux comprise, nous vous souhaitons, Madame, Monsieur, chers amis, une année 2013 riche en découvertes, en émotions et en partages.

Frédéric FREDJ
Président de l’association « Les Mille-Feuilles »

fr.fredj@mille-feuilles.fr
Tél.: [+33] (0)6 08 43 50 53



« Je n'ai pas coutume de donner des conseils
– l'expérience des uns ne sert jamais de leçon aux autres –
mais en voici un qui ne vous coûtera guère :
méfiez-vous toujours de ceux qui ne lisent qu'un seul livre. »


Arturo PÉREZ-REVERTE,
Les Bûchers de Bocanegra, Paris, Le Seuil, 1998.


AVEC LE SOUTIEN DE LA