… ET MERCI – MERCI POUR TOUT !

Maurice Nadeau au « Trumilou » le 24 mai 2011

  © Armand Borlant


TIPHAINE SAMOYAULT :

« Cher Maurice,

Avant de vous connaître, je savais lire, mais c’était à peu près tout. Vous m’avez appris ce qu’on pouvait faire avec les livres, les transmettre, les défendre, se battre avec, s’en souvenir. Vous m’avez donné le temps des livres, qui est aussi bien l’engagement, l’amitié, que l’ironie et la distance avec l’époque. Vous m’avez donné une autre image du siècle. Ce XXe siècle, dans lequel je suis arrivée tard, vous m’en avez ouvert une autre porte que celle des crimes, du désœuvrement et de la fin des utopies. Regarder sa violence en face a signifié pour vous de reconnaître avant les autres les écrivains qui la disaient et qui parlaient dans le désert.

Vous êtes mort et je vous croyais immortel. Ce n’est pas un mot d’enfant. Vous aviez laissé le temps. Dans tous les sens du terme. Vous nous laissiez du temps. Vous le laissiez durer. Le tournant du siècle, pour moi, c’est quand vous avez passé 100 ans. Vous ne rentriez pas dans le nouveau à reculons, mais vous continuiez à regarder le précédent en face et nous disiez que lire, c’est placer son regard en équilibre entre le passé et l’avenir, dans le présent. La dernière fois où je vous ai vu vivant, c’était il y a deux semaines. Vous avez parlé de votre avenir en disant que vous ne le voyiez plus. La Quinzaine allait mal. Je me disais que, sans doute, je ne vous verrai plus jamais vivant. C’est ainsi que l’on passe de l’immortalité à la mort d’un seul coup, lorsque l’équilibre auquel on s’accrochait si fort est rompu par le coup d’aile de la nécessité. Quelque chose devient irrespirable, alors on ne respire plus.

Pourquoi est-ce que je tenais tant à vous ? Vingt ans de compagnonnage dans le Journal, mes deux premiers livres publiés par vous, la confiance maintenue jusqu’au bout, c’est tout cela, mais ce n’est pas tout. Vous mainteniez la résistance active dans une époque qui pensait n’en avoir plus besoin. On se moquait parfois de nous, vos collaborateurs, si subjugués par votre personnalité que nous vous remettions la nôtre, que nous oubliions nos droits les plus élémentaires et notre liberté. C’était ne pas voir que notre liberté tenait précisément à cela, à appartenir à une organisation solidaire où rien n’obéissait aux lois du commerce ordinaire, quand le salaire est le prix de la peine et la rivalité, la règle des rapports. Pour nous, c’était le contraire : nous apprenions à résister à notre tour au spectacle intégré et aux lois du marché. Les livres, la littérature nous payaient de notre désir et de notre inadaptation. Ce que certains appelaient votre trotskysme, je lui donnais le nom de la résistance, qui est cette fois une manière d’endurer.

Vous êtes mort le 16 juin 2013, cent-neuvième anniversaire du Bloomsday, le jour de Bloom, le jour des fleurs en boutons. Vous avez été le contemporain de Joyce et avez tenu absolument à le rester. Une vie, dit Stephen dans Ulysse, c’est beaucoup de jours, jour après jour. Vous en avez vécu trente-huit mille et presque autant de livres sans doute. Vous m’avez donné le temps de tous ceux et celles que vous avez lus et connus. Je me promène dans ce volume de 38 000 pages que vous m’avez confié. Mon chagrin ne me permet pas encore d’y mesurer ma vie. Mais en répondant aujourd’hui à la dernière lettre que vous m’avez écrite, je me dis qu’il peut encore y avoir là une raison d’agir. »

(lettre parue dans le journal Libération du 18 juin 2013)


« La Quinzaine littéraire » n° 1087 du 1er juillet 2013